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Pierre Poivre et ses épices

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Du Poivre dans notre patrimoine lyonnais

BANDEAU - Pierre poivre
ILLUSTRATION - Pierre Poivre

La ville de Lyon et ses alentours ont vu naître de nombreux botanistes, naturalistes et autres scientifiques qui nous ont transmis un héritage impressionnant : l’abbé Rozier (1734-1793), Antoine de Jussieu (1686-1758), Bernard de Jussieu (1699-1777), Philibert Commerson (1727-1773), Marc Antoine Louis Claret de La Tourrette (1729-1793), et bien d’autres.

Celui qui nous intéresse ici est Pierre Poivre (1719-1786) : un lyonnais trop mal connu chez nous et pourtant bien présent dans l’Océan Indien. En 2019, nous fêterons les 300 ans de sa naissance, il est donc temps de vous présenter ce personnage passionnant.

Inutile d’associer son nom de famille au poivrier (Piper nigrum). Même si ses ancêtres étaient épiciers de père en fils, un métier fortement respecté vu la rareté des produits, ce n’est pas lui qui a « inventé » ou introduit le poivre chez nous, comme le pensent beaucoup de gens.

Poivre, épices et tout…

Au Jardin botanique de Lyon, nous nous devons de transmettre et faire redécouvrir notre histoire parfois oubliée. Comment ne pas parler de Pierre Poivre lors de la visite « plantes et épices », puisque son nom reste à jamais associé aux épices rares (muscade, girofle) tant recherchées au XVIIIe siècle. En effet, il a passé plus de 25 ans de sa vie à essayer d’introduire ces plantes sur les îles françaises de l’Océan Indien, persuadé que ces denrées tant recherchées et si chères, « chères comme poivre », pouvaient s’y acclimater. Eh bien, il a réussi en 1772 ! Ce qui a provoqué la chute du monopole hollandais des épices rares, originaires uniquement de quelques petites îles du côté des Moluques. Les Seychellois, les Mauriciens et les Réunionnais se souviennent encore de leurs premiers jardins à épices et plantes utiles du monde entier que Pierre Poivre a créés sur leur territoire. Le plus connu étant le Jardin de Pamplemousses, Jardin Sir Seewoosagur Ramgoolam, le site touristique le plus visité encore aujourd’hui à l’Île Maurice.

Poivre lyonnais :

Pierre Poivre naît en 1719, rue Grenette, sur la presqu’île lyonnaise. Il est baptisé en l’église St -Nizier, non loin, et grandit dans le quartier de la rue Mercière, où ses parents tiennent une boutique de passementerie et vente d’étoffes. Après des études brillantes en bord de Saône, à la limite de St-Rambert et Collonges-au-Mont-d’Or, au nord de la ville, il est envoyé aux Missions étrangères de Paris. Il passe sa vie à voyager pour étudier le commerce, les plantes utiles qui le passionnent et les mœurs des nombreux peuples visités. Il perd son bras droit lors d’une attaque maritime anglaise en Indonésie, en rentrant en Europe. De retour à Lyon, il refuse la gestion de la ville, que lui propose le Ministre des Finances, suite à son bilan positif de la gestion des îles Mascareignes lorsqu’il était Intendant de 1767 à 1772. Il habite rue des Quatre-Chapeaux puis s’installe dans sa propriété de La Fréta, à St-Romain-au-Mont-d’Or, au nord de Lyon, tout en gardant des activités en ville. Il meurt en 1786, dans son appartement de la place Bellecour. Il est enterré dans la basilique d’Ainay. On ne peut pas trouver de Poivre plus lyonnais ! Et pourtant… Comme disait Paul Feuga (1930-2014), historien lyonnais, à propos de Pierre Poivre : « Sa célébrité aux Mascareignes n’a d’égal que l’oubli dans lequel il est tombé à Lyon : 4 bustes de Pierre Poivre, 10 voies et de nombreuses infrastructures (écoles, plage, restaurant…) lui rendent hommage dans l’Océan Indien ! »

Poivre bio :

Ce voyageur-naturaliste-philosophe a des idées plutôt révolutionnaires avant l’heure :

Lorsqu’il gère les Îles Bourbon, de France et Seychelles, il instaure des lois pour enfin stopper les déforestations abusives des premiers colons installés, afin de préserver la flore endémique et fragile de ces îles. Il demande aux habitants de ne plus se barricader derrière des barrières de bois, mais plutôt de privilégier les haies vives plus naturelles.

Il fait planter des arbres d’alignement dans les grandes rues de Port-Louis, capitale triste de l’Isle de France, afin d’y introduire un peu plus de verdure. Il organise également de nombreuses plantations d’arbres pour retenir les terres défrichées qui s’appauvrissent.

Il interdit aux colons d’abattre les palmiers lors de la récolte de noix.

Il relance aux Mascareignes les cultures de café, cannelle et coton.

Déjà à l’époque, il se soucie fortement du sort des tortues marines en voie de disparition : il en interdit la chasse abusive en imposant des périodes calmes pour que les animaux puissent se reproduire. Il fait de même pour les poissons dont les stocks diminuent fortement déjà à cette époque.

Il se lance dans la destruction des rats et des sauterelles dévastatrices qui s’en prennent aux cultures vivrières en introduisant notamment le martin triste (Acridotheres tristis), un oiseau friand d’insectes.

Nous lui devons également l’introduction et/ou la réintroduction de plus de 260 nouvelles plantes utiles dans ces colonies lointaines : des plantes alimentaires, médicinales, oléifères, saccharifères, fourragères, médicinales, tinctoriales, textiles, pour la construction, la parfumerie et la production de colles, vernis, cordages, caoutchoucs… sans oublier les plantes ornementales dont de nombreux rosiers qui s’hybrideront naturellement aux Mascareignes et qui seront introduits en France une cinquantaine d’années plus tard sous le nom de « rosiers bourbons ».

A son retour en France, il décide de se consacrer à sa famille et de vivre paisiblement dans sa propriété de La Fréta, à St-Romain-au-Mont-d’Or : une immense propriété qu’il a conçue, formée de vergers, de vignes, de jardins anglais, français et chinois, avec une multitude d’espèces d’arbres et arbustes du monde entier qu’il collectionne et son fameux cabinet de curiosités. Il continue à y étudier et introduire les plantes utiles exotiques et ses expériences d’acclimatations végétales sur les bords de Saône : de nombreux fruitiers dont beaucoup d’agrumes, des légumes (chou-chinois, amarante alimentaire), des arbres et arbustes d’ornement dont le févier d’Amérique (Gleditsia triacanthos), le tulipier de Virginie (Liriodendron tulipifera), des mûriers (Pterocarya fraxinifolia), Gingko biloba, Koelreuteria panniculata, Hibiscus rosa-sinensis, des cotonniers, et des conifères dont le libocèdre…

Poivre humaniste :

Pour que les colons de l’Îsle de France accèdent à une meilleure alimentation il fait contrôler les prix des denrées alimentaires principales, crée des boucheries et boulangeries.

Il fait construire des routes, des hôpitaux, des hospices et introduit dans les îles Mascareignes l’imprimerie.

Il invite un maximum de scientifiques, lorsqu’il est Intendant : botanistes, naturalistes, astronomes, géographes, vulcanologues affluent aux Mascareignes, ce qui va permettre aux sciences de se développer à propos de ces régions encore mal connues.

Il a toujours critiqué l’esclavage, persuadé qu’une terre cultivée par des hommes libres et propriétaires, produisait davantage. Il crée des lois interdisant la maltraitance abusive des esclaves et limite le poids des charges à transporter pour hommes et femmes non libres.

Il dénonce ouvertement les querelles entre les missions religieuses européennes, installées en Asie, et le luxe indécent dans lequel vivent certains représentants de congrégations. Ceci, lui vaut de nombreux ennemis dans les colonies et à la Cour de Versailles.

Les dernières années de sa vie, à La Fréta, il reçoit les scientifiques et personnalités célèbres de passage dans la région. Il continue ses bonnes relations avec ses amis scientifiques.

Un arrière-goût de Poivre à Lyon et environs :

A Lyon, une modeste rue Pierre Poivre existe tout près de la place Sathonay, dans le 1er arrondissement, juste en dessous du square du Jardin des plantes, ici même où le premier Jardin botanique de la Ville de Lyon a vu le jour en 1796, 10 ans après la mort de notre naturaliste.

Le seul buste de Pierre Poivre connu en France métropolitaine se situe dans le Palais de La Bourse, Chambre de Commerce et d’Industrie de Lyon, surplombant le magnifique escalier monumental dédié aux économistes lyonnais renommés.

Dans la basilique d’Ainay, une plaque commémorative nous rappelle que Pierre Poivre a été inhumé ici même, juste après sa mort survenue dans son appartement qu’il louait place Bellecour.

A St-Romain-au-Mt-d’Or, son ancienne propriété de La Fréta existe toujours. Actuellement, les nouveaux propriétaires y perpétuent son souvenir. Un dossier de classement au patrimoine est en cours, afin de sauver le site de toute transformation abusive. Dans ce village, une Impasse du jardin chinois existe pour rappeler sa propriété anciennement réputée.

A Villars-les-Dombes, où sa femme, Françoise Robin a vu le jour, il existe un sentier botanique Pierre Poivre.

L’Allée Pierre Poivre existe depuis plusieurs années à Ste-Foy-les-Lyon.

L’Espace culturel Pierre Poivre à Chassieu, près de la médiathèque, est encore un hommage.

Du Poivre sur la langue :

Voici quelques citations de Pierre Poivre qui en disent long sur sa façon de voir le monde, en pleine époque des Lumières :

« Les obstacles déconcertent les têtes faibles et animent les bons esprits » ; phrase que l’on trouve à l’entrée du Lycée Pierre Poivre, à St Joseph de La Réunion.

« Avec n’importe qui, même avec les sots, il y a toujours quelque chose à apprendre ».

« Qu’a donc gagné l’Europe policée, l’Europe si éclairée sur les droits de l’humanité, en autorisant, par ses décrets, les outrages journaliers faits à la nature humaine dans nos colonies, en permettant d’y avilir les hommes au point de les regarder absolument comme des bêtes de charge ? ».

Pierre Poivre nous a laissé un ouvrage « Voyage d’un philosophe ou observations sur les mœurs et les arts des peuples de l’Afrique, de l’Asie et de l’Amérique », dans lequel il nous décrit les terres qu’il a visitées avec ses commentaires de physiocrate, persuadé qu’une bonne économie repose sur l’agriculture d’un pays :

« Les terres sont florissantes à l’ombre de la liberté ».

« Enlevez les tyrans et les esclaves ! Dès que la terre est libre, remuée par des mains libres et cultivée par des hommes intelligents, elle prodigue ses trésors au-delà de toute espérance ».

Bernardin de St Pierre, l’auteur de « Paul et Virginie » a écrit ce roman célèbre en s’inspirant de la femme de Pierre Poivre, Françoise Robin, dont il était profondément amoureux.

PIED - Pierre Poivre

Légendes :

Photo 1 : Noix de muscade au marché de Victoria, Seychelles : auteur J.P. Grienay

Photo 2 : Portrait de Pierre Poivre, peint en 1783, par Alexis Grognard (1752-1840), peintre lyonnais 

Photo 3 : Buste de Pierre Poivre à la Chambre de Commerce et d’Industrie de Lyon, palais de la Bourse : auteur : J.P. Grienay (avec l’aimable autorisation de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Lyon)

Bibliographie :

Poivre, P, 2001.: Mémoires d'un botaniste et explorateur, Ed La Découvrance, Rennes,  265 p.

De Fels, M., 1968 : Pierre Poivre ou l'amour des épices, Ed Hachette, Biarritz, 199 p.

Sources Web : www.pierre-poivre.fr

Lyon, Archives municipales et Bibliothèque municipale de la Part-Dieu.

Victoria, Seychelles, Archives nationales.

St Denis de La Réunion, Archives départementales.

Paris, Archives de la Bibliothèque du Muséum d'histoire naturelle.

Auteur : Jean-Pierre Grienay, jardinier botaniste au Jardin botanique de Lyon

 

 

 

Dernière modification : 02/07/2018 16:20