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Les fourmis des serres du Parc de la Tête d'Or

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Les fourmis de nos serres

L’intensification des échanges favorise le transport accidentel d’espèces exotiques qui peuvent parfois devenir envahissantes et perturber le fonctionnement des écosystèmes ou les activités humaines. Parmi les 100 espèces invasives les plus problématiques dans le monde (classement de l’IUCN), près de 20 sont des fourmis. Ce groupe nécessite donc une surveillance particulière. Les espaces tropicalisés, et en particulier les serres tropicales, sont des lieux privilégiés d’introduction de fourmis exotiques. Ces dernières sont transportées par inadvertance dans les pots contenant les plantes importées ou même sur les plantes elles-mêmes, et peuvent facilement passer inaperçues.

BANDEAU - Fourmis dans nos serres
ILLUSTRATION - Fourmis dans nos serres

Des insectes voyageurs

La tradition des serres tropicales en France, vieille de près de 200 ans, a laissé de nombreuses opportunités d’introductions accidentelles. Pourtant, les fourmis exotiques que l’on trouve habituellement dans les espaces tropicalisés ne sont pas devenues envahissantes en extérieur. Notons que la Fourmi d’Argentine, Linepithema humile, est une espèce exotique envahissante qui a élu domicile à l’air libre en particulier sur le pourtour méditerranéen, en dehors des serres, mais que ces dernières pourraient contribuer à sa propagation en France. Elle n’a pas été détectée au Jardin botanique de Lyon, au parc de la Tête d'Or. Malgré l’importance des connaissances empiriques des personnels des serres, la littérature scientifique livre très peu de données précises. Pour combler cette lacune, une enquête auprès des gestionnaires d’espaces tropicalisés visant à recenser les espèces de fourmis exotiques présentes en France métropolitaines et à caractériser leur distribution vient d’être initiée par le Centre d’Ecologie Fonctionnelle et Evolutive à Montpellier. Les serres tropicales du parc de la Tête d'Or comptent parmi les rares qui soient toujours en activité depuis le XIXe siècle. Les probabilités d’introductions d’espèces exotiques s’en trouvent donc démultipliées par rapport à des serres plus récentes. Grâce aux captures de fourmis effectuées par le personnel du Jardin botanique au printemps 2015, nous avons pu identifier 5 espèces présentes dans les différentes serres. 3 de ces espèces sont locales et 2 seulement sont des exotiques introduites.

Technomyrmex difficilis

Cette petite fourmi de 3-4 mm, noire avec les tarses plus pâles, est probablement originaire de Madagascar. Propagée par les activités humaines, elle a commencé son expansion en Asie tropicale, puis dans les Caraïbes et en Amérique du Nord (Floride) au cours du XXe siècle. Jusqu’à présent cette espèce n’était pas répertoriée d’Europe. Sa présence dans les serres du Parc de la Tête d'Or est donc une première. Il est cependant fort possible qu’elle soit présente dans d’autres serres d’Europe. En effet, elle fait partie du groupe « albipes » dont les espèces sont difficiles à différencier. La biologie de Technomyrmex difficilis, comme celle de la plupart des espèces du groupe « albipes », la prédispose à une dissémination rapide par les activités humaines. Chaque colonie possède de multiples nids « satellites » contenant des individus « intercastes », des femelles intermédiaires entre reine et ouvrière et capables de se reproduire (à l’inverse des « vraies » ouvrières). Ces nids peuvent donc fonctionner indépendamment les uns des autres lorsqu’ils sont séparés. Dans les serres, on trouve les nids satellites typiquement à la base des stipes de palmiers ou à la base des pétioles lorsque ceux-ci sont larges et embrassent la tige. On les trouve aussi dans n’importe quel espace confiné : prises électriques, fissures de mur, tablettes en carton utilisées pour libérer les parasitoïdes auxiliaires de lutte contre les hémiptères, etc. Ainsi, un nid de Technomyrmex peut facilement être déplacé d’un site à un autre lors du transport de plantes ou de matériaux. Les Technomyrmex se nourrissent essentiellement de miellat d’hémiptères suceurs de sève (tels que les pucerons) et de diverses sources de protéines (invertébrés capturés, restes carnés, etc.). Elles posent donc des problèmes dans les serres car elles protègent les hémiptères, en particulier les cochenilles, et favorisent leur multiplication et leur dissémination. De plus elles peuvent s’attaquer aux prédateurs et parasitoïdes de ces hémiptères et ainsi réduire drastiquement l’efficacité des mesures de lutte biologique. Ces fourmis peuvent donc favoriser l’effet néfaste des hémiptères sur les plantes. De plus, il est très difficile de s’en débarrasser. Au Jardin botanique de Lyon, Technomyrmex difficilis n’a été trouvée que dans les serres tropicales où température et hygrométrie sont maintenues élevées toute l’année. Bien qu’elle puisse constituer une nuisance dans les serres, il est très peu probable qu’elle puisse s’installer en extérieur car les basses températures hivernales lui sont très néfastes.

Tapinoma melanocephalum

Cette minuscule fourmi d’environ 1 mm est facilement reconnaissable au contraste de coloration entre son gastre, ses pattes et antennes jaunes et le reste du corps brun-noir. C’est l’une des fourmis les plus répandues dans le monde. Elle est probablement native des Paléo-tropiques. En milieu tempéré elle ne colonise que les bâtiments chauffés. Elle est mentionnée en Europe depuis la fin du XIXe siècle et est actuellement considérée comme l’une des fourmis les plus courantes dans les bâtiments. Cependant, la littérature livre peu de données pour la France. Les colonies de cette espèce sont petites et ne construisent pas de nid structuré. Une colonie peut par exemple s’installer entre 2 feuilles mortes dans la litière. Les colonies se déplacent régulièrement et rapidement, au gré des perturbations subies. Ces caractéristiques les rendent facilement transportables par l’homme, à son insu, avec du matériel végétal, des matériaux divers, ou même dans les bagages. Cette espèce est très opportuniste quant à ses sources de nourriture. Les ouvrières sont très attirées par le miellat des hémiptères suceurs de sèves et peuvent donc constituer une nuisance pour les plantes. Au Jardin botanique de Lyon elle a été trouvée dans une serre d’hivernage où la température peut descendre à 10-12°C en hiver. C’est une situation plutôt inhabituelle pour cette espèce tropicale qui ne supporte pas des températures aussi basses. Il est probable que les ouvrières observées dans cette serre soient issues d’un déplacement récent et qu’elles ne passeront pas l’hiver. La colonie source doit résider dans l’une des serres tropicales. Il est possible que la présence de Technomyrmex difficilis, très compétitive, limite le développement de la population de Tapinoma melanocephalum.

Les fourmis indigènes

Les 3 autres espèces de fourmis trouvées dans les serres du parc de la Tête d'Or sont locales. Leur présence dans les serres peut résulter soit de colonies installées à l’intérieur des serres, soit d’ouvrières en prospection alimentaires et dont le nid est localisé à l’extérieur. Les 3 espèces sont très communes en milieu naturel dans toute la France. Lasius emarginatus mesure 3-4 mm, a la tête et le gastre brun et le reste du corps orangé. Elle rentre ou s’installe volontiers dans les bâtiments. Elle a été trouvée aussi bien dans les serres froides que dans les serres chaudes. Plagiolepis taurica est entièrement noire et mesure 1.5-2 mm. Elle n’a été trouvée que dans une seule serre >. Tetramorium groupe caespitum-impurum est un ensemble de formes dont la taxonomie n’est pas encore élucidée (complexe d’espèces cryptiques ou espèce unique assez variable). C’est un taxon qui s’accommode bien d’une urbanisation intense. Il n’a été trouvé que dans une seule serre du Parc de la Tête d'Or.

Conclusion

Cette première campagne de récolte de fourmis dans les serres du Jardin botanique a livré des informations utiles pour la connaissance des espèces exotiques introduites. En particulier, elle a permis de détecter pour la première fois en Europe l’espèce Technomyrmex difficilis. Elle permet aussi de s’interroger sur les relations que peuvent avoir différentes espèces exotiques introduites qui partagent les mêmes ressources, comme c’est le cas entre cette dernière espèce et Tapinoma melanocephalum. L’exclusion d’une espèce bien établie par une nouvelle arrivante pourrait être un phénomène général dans les serres tropicales, et pourrait expliquer la faible diversité de fourmis exotiques observée au Jardin botanique de Lyon malgré l’ancienneté de l’activité des serres tropicales.

 

 

Auteurs : Rumsaïs BLATRIX et Philippe GENIEZ CEFE UMR 5175, CNRS - Université de Montpellier - Université Paul-Valéry Montpellier - EPHE – laboratoire Biogéographie et Ecologie des vertébrés
 

 

Dernière modification : 03/04/2017 13:54